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22 novembre 2017 3 22 /11 /novembre /2017 07:40
PHILOSOPHIE DEVIE avec Reza MOGHADDASSI: Le respect, une urgence qui n'est malheureusement pas une évidence

Le respect, une urgence qui n'est malheureusement pas une évidence
 



Reza MOGHADDASSI, vous êtes agrégé de philosophie, écrivain et conférencier.

Vous avez écrit ce très beau livre intitulé « La Soif de l’Essentiel » pour essayer de comprendre ce qui habite secrètement le désir de tout homme, ou du moins de tous ceux qui sont en quête d’une vie plus profonde.

Vous organisez à Strasbourg les cycles de conférences ”Vertical” dans l’amphithéâtre du Gymnase Jean Sturm.

Vous avez écrit :
 

« Entrer dans l’intime est une mission plus qu’une action, car la nudité des corps est un appel à une nudité des coeurs. ».


Après avoir développé la perspective de rencontres intelligentes et fructueuses avec les amis de Ki-WI, voici quelques questions d’actualité qui intéressent le  plus grand nombre.
 

Joyeuse contribution pour que chaque rencontre soit empreinte de respect


1/ Toutes les affaires d’exploitation sexuelle qui sortent de toutes parts vous inquiètent-elles ?

Les faits divers ont l’art de nous inquiéter en mettant l’éclairage sur des évènements atroces mais qui statistiquement se révèlent bien souvent rares. Ainsi en est-il d’un accident d’avion qui suscite la peur de l’avion chez de nombreuses personnes tandis que statistiquement le risque d’accident de voiture est largement supérieur à un accident d’avion. Il faut se méfier de l’aveuglement produit par les médias en quête de sensationnel et d’extra-ordinaire.

Mais en même temps le parallèle avec les accidents d’avion s’arrête là car cet éclairage médiatique sur des faits de harcèlements sexuels et de viols ne sont cette fois malheureusement que l’arbre qui cache la forêt. Les abus de pouvoir, la domination de l’homme sur la femme, la violence sexuelle envers les femmes et les différentes formes de machisme sont omniprésents dans l’histoire de l’humanité, quelles que soient les cultures. Ces faits divers nous rappellent que cette misère morale continue belle et bien à persister derrière bien des apparences. Plus qu’avant ? Je ne crois pas.

L’indignation de plus en plus grande devant ces actes est plutôt bon signe, la prise en compte plus grande du droit des femmes aussi. Mais nous sommes encore loin du compte. Pour rappel, ce n’est qu’en 1965 que les femmes ont eu le droit d’avoir un compte bancaire à leur nom sans demander l’autorisation à leur père ou à leur mari. Encore aujourd’hui, une petite proportion de femmes violées porte plainte, et parmi elles une petite portion seulement obtient gain de cause. Je ne suis donc pas inquiet, je suis plutôt révolté par le comportement d’une part importante de l’humanité à l’égard des femmes. J’ai le secret espoir de voir la conscience globale grandir sur ces questions.


2/ Pour le philosophe, père de famille nombreuse, que signifient ces dérives de pulsions et compulsions sexuelles qui méprisent, exploitent le féminin et parfois l’enfant ?  

Pour expliquer ces phénomènes, il y a bien évidemment au sens freudien la présence d’une pulsion sexuelle qui habite l’être humain et qui demande à être sublimée en désir, canalisée par l’éducation, travaillée par la rencontre avec le principe de réalité. Pour Freud, le rôle de la construction sociale du psychisme et des instances de refoulement ou de sublimation est de transformer la bête sauvage qui est en nous en individu ayant un comportement socialement adapté.

Mais je ne peux me contenter de cette explication : le rôle de l’éducation est selon moi d’éveiller les individus aux potentialités morales dont l’être humain est capable, de les tourner vers un ciel de valeurs qui ne relèvent pas d’une simple construction culturelle mais de l’universel. Autrement dit au principe de réalité il faut ajouter la rencontre avec le principe du Bien. Or le fait est que ce travail n’est pas pleinement accompli chez les êtres humains.

Le fait est aussi que les modes d’organisation sociale et d’éducation d’hier et d’aujourd’hui n’ont pas pleinement joué le rôle qu’ils pouvaient jouer pour développer le respect des femmes. Pire, ces mêmes structures sociales ont été parfois, et le sont encore trop souvent, le reflet de cette absence de considération des femmes. Elles ont parfois encouragé la discrimination ou bien fermé les yeux sur des pratiques inacceptables (par exemple la différence de salaire entre homme et femme pour un même travail). Hier ou encore aujourd’hui, les institutions religieuses ou bien les institutions politiques ont ainsi trouvé toutes sortes d’arguments fumeux pour justifier la différence de traitement entre hommes et femmes et l’ascendant des premiers sur les secondes.

Il ne suffit pas de faire partie de l’espèce humaine pour être humain. Devenir plus humain, c’est éveiller en nous cette capacité à agir, non selon la loi du plus fort ou celle de ses seuls intérêts, mais selon des principes moraux, à ne pas réduire une personne à la conséquence de ses actes mais à la respecter, à préférer la justice à la ruse, et l’amour à la justice. Cette évolution n’est pas nécessaire, ni chez l’individu ni chez les peuples. Elle est toujours une conquête sur la bêtise et sur l’égocentrisme. Force est de constater que le comportement animal est parfois plus présent chez nous que le comportement humain, malgré notre apparence humaine. La comparaison avec l’animal a elle-même ses limites puisque l’être humain est capable d’une cruauté dont même l’animal n’est pas capable.

Nous pouvons pointer du doigt la grossièreté et la violence de certains mais il faut, pour grandir en humanité, apprendre à reconnaître la présence, même subtile, de ces travers en nous. Au-delà de la simple relation des hommes avec les femmes, il y a cette tendance du désir humain à être dans une relation de consommation avec le monde et non dans une relation de communion. Sans cesse nous voulons d’abord rapporter les choses à nous et en faire notre propriété.

Pensons à ce très beau passage de Jean Cocteau :
 

« Tu dis que tu aimes les fleurs et tu leur coupes la queue, tu dis que tu aimes les chiens et tu leur mets une laisse, tu dis que tu aimes les oiseaux et tu les mets en cage,
Alors quand tu dis que tu m'aimes, tu me fais peur ». (Jean Cocteau)


Nous voyons bien ici qu’il ne suffit pas d’invoquer l’amour ou de se dire amoureux pour empêcher notre être d’enlever à l’autre son essentielle liberté. L’humain est d’abord un projet qui demande un travail sur soi. Et pour cela il faut commencer à reconnaître que nous ne sommes pas à la hauteur des valeurs qu’on brandit ou de l’amour qu’on invoque. Charité bien ordonnée commencera par soi-même.


3/ Comment expliquer l’hypersexualité ou sexualisme de notre société ?

Nous avons tendance à regarder les sociétés du passé en projetant sur elles la pudibonderie, les blocages et les hypocrisies de la société européenne du XIXème siècle. La réalité est en fait plus complexe et plus hétérogène, selon les époques et les cultures. Aujourd’hui, l’omniprésence du sexe et sa mise en scène permanente dans une société de l’image ne signifie pas nécessairement que les êtres humains ont une vie sexuelle beaucoup plus riche et plus épanouie. Au contraire de nombreux sociologues mettent en lumière la solitude affective d’un nombre de plus en plus important de personnes dans nos sociétés. Des psychologues soulignent également le développement des troubles de l’érection chez les hommes ou de la frigidité chez les femmes.

En ce qui me concerne, je regrette de voir profaner cette formidable expérience d’union et de communion dans la relation sexuelle soit à travers un discours scientifique qui la réduit à une pure mécanique, soit à travers l’exploitation commerciale des pulsions.

La grande entreprise du capitalisme, c’est d’arriver à capter notre attention, à s’accaparer du « temps de cerveau disponible » pour mieux vendre. Or les « capteurs d’attention » ont compris que pour cela, il ne fallait pas s’adresser à notre raison mais à nos pulsions. Cela a commencé en s’appuyant sur les pulsions érotiques. C’était souvent ridicule et infantile mais au moins avec Eros ce sont les forces de vie qui sont mobilisées.

Au contraire à partir des années 2000, Eros a laissé la place à Thanatos : ce sont beaucoup les pulsions de mort et de destruction qui sont mobilisées pour capter l’attention des gens. Il suffit de voir la quantité de productions dite « culturelles » qui s’appuient sur des scènes de plus en plus violentes et perverses, qui mobilisent la figure du psychopathe, jusqu’à en faire un héros ou un antihéros. Cela est plus inquiétant. Les gens sont capables de regarder et de supporter des scènes qui, il y a une vingtaine d’années, auraient semblé insoutenables. Ce qui signifie que notre degré de sensibilité à la violence est moins fort. Il y a quelque chose de foncièrement morbide et psychiquement déstructurant dans bien des productions culturelles de notre époque. Pourquoi donc les gens vont voir cela ?

Pourquoi donc peuvent-ils apprécier cela ? Hegel m’a donné en partie la réponse : l’esprit aime, comme dans un miroir, se reconnaître dans le monde extérieur. La fascination pour le morbide, le chaos, la perversion est liée aux désordres et aux déséquilibres qui nous habitent.

Certains prétendent qu’ils veulent mettre en scène les maux de notre époque pour les dénoncer.

Mais n’est-ce pas ajouter de la laideur à la laideur ? Ce n’est en tous les cas pas en maudissant les ténèbres que nous apportons davantage de lumière au monde.


4/ La violence contre le féminin n’est pas récente dans l’histoire de l’humanité. Est-elle inéluctable, comme les guerres ?

Elle n’est pas inéluctable mais elle demande une prise de conscience et une politique éducative qui n’a jamais eu suffisamment lieu.

Mais à l’heure où vous me posez cette question les choses sont devenues plus complexes puisque les courants féministes sont en partie déchirés entre ceux qui prétendent qu’il faut défendre les femmes et ceux qui défendent l’idée selon laquelle la femme n’existe pas et que le féminin n’est qu’une construction sociale. Je me demande si paradoxalement le discours qui consiste à nier la différence des sexes ne revient pas de fait trop souvent à parachever la négation du féminin. En droit, il était en tous les cas nécessaire de lutter contre les nombreux stéréotypes dans lesquels nous avions tendance à enfermer les femmes.


5/ La violence dans les écoles a toujours existé, mais elle devient dangereuse pour beaucoup de jeunes. Comment l’expliquer ? 

Cette violence est d’abord due selon moi à l’effritement de toutes les figures d’autorité dans la société, d’abord celle des parents et celle du professeur. L’exposition très jeune à des scènes de violence, même virtuelles, n’arrange certainement pas les choses.

Dans l’espace publique, devant l’incivilité de certains jeunes, arrogants et agressifs, je remarque bien souvent la peur et la lâcheté des adultes.

C’est une question d’éducation. Je pense qu’au-delà du travail nécessaire au sein des familles, l’école ne prend pas suffisamment en charge cette question, plus soucieux de distribuer aux élèves des portables qui coûtent des milliards que de leur apprendre à développer leur intelligence émotionnelle et la bienveillance. Nous avons pourtant à notre disposition aujourd’hui de nombreux outils bien plus efficaces que des cours de morale et d’éducation civique pour permettre aux enfants d’éveiller en eux la bienveillance et l’esprit de coopération. Au travail !


6/ Comment promouvoir le respect entre les humains, quand il semble que le respect pour les animaux passe avant ?

Il ne faut pas opposer la considération à l’égard des animaux et le respect à l’égard des êtres humains. Un point de vue équilibré sur cette question consiste à éviter deux écueils :
 

  • D’abord la faute qui consiste à considérer les animaux comme de simples choses à notre disposition (ce que fait et a fait notre société depuis longtemps).
     
  • D’autre part l’erreur qui consiste à mettre sur le même plan la vie d’un homme et celle d’un animal. Pourquoi devrions-nous, s’il fallait choisir, privilégier l’homme à l’animal ? A Kant de nous répondre : parce vous ne pouvez pas en vouloir à l’animal. Absurde de l’accuser de fautes et le traîner dans un tribunal. Au contraire l’homme est quelqu’un de qui vous attendez de surmonter ses instincts ou ses intérêts pour se conformer à certains principes moraux. C’est précisément parce que je me permets de condamner les hommes pour leurs manquements ou leurs fautes que je leur dois un respect particulier. La dignité d’un homme selon Kant est liée à cette capacité de faire le bien que je suppose chez ceux même que je condamne. Si les malfaisants ne faisaient que mécaniquement suivre leurs instincts, je ne pourrais rien leur reprocher. Autrement on présuppose chez l’homme une liberté, une liberté capable de se donner comme contenu le respect du Bien. Les théologiens médiévaux disaient que l’homme est « capax Dei », capable de Dieu. Nous pourrions au moins dire que l’homme est capable du Bien.
     

Plus notre sensibilité morale grandit, plus nous devenons sensible à la souffrance animale et devenons incapable de tuer par gourmandise. Seule la nécessité vitale pourrait nous l’imposer.

En même temps, la vie a besoin de la vie pour se perpétuer, si bien que même le végétarien ne peut vivre qu’en sacrifiant la vie d’êtres vivants plus petits que lui. Il ne tuera pas un bœuf mais en mangeant des végétaux, en marchant sur l’herbe, il tue aussi. Pourquoi la vie des petits animaux vaudraient moins que celle des plus gros ?

Gandhi appelait cela la sagesse du compromis. Nous ne vivons pas dans l’absolu mais dans un monde relatif qui demande des compromis avec le réel.

Autrement dit le sacrifice est au cœur même de la vie et tout repas est la communion au sacrifice de la vie à la vie. Tout repas appelle une forme de gratitude qui dépasse les simples remerciements aux cuisiniers.

Comment donc promouvoir le respect entre les êtres humains ? En l’incarnant soi-même à son humble échelle. Mais le respect n’est que la qualité minimum de la relation aux autres. L’être humain peut beaucoup plus et veut beaucoup plus. Le respect demande à être dépassé par la générosité et le don de soi, pour notre plus grande joie.

Tant que la morale et le respect resteront des injonctions auxquelles il faudrait se conformer, nous n’irons pas très loin. C’est à partir de l’expérience de la bonté et à partir d’une conscience profonde de la mystérieuse présence des êtres qu’une porte de sortie est possible. Pour le dire autrement, l’homme ne peut dépasser infiniment l’homme, pour reprendre la formule de Pascal, que s’il s’éveille à une réalité métaphysique, ce que certains appellent une dimension spirituelle.

Comme le dit aussi Albert Schweitzer, « la seule possibilité pour un homme de donner un sens à son existence est d’élever sa relation naturelle avec le monde à la hauteur d’une relation spirituelle ».

Un très grand merci cher Reza Moghaddassi pour cette lumineuse contribution.

Henri Joyeux

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