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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 07:14

Où 30 000 cancers colorectaux auraient pu être évités avec de l’aspirine

Plusieurs analyses secondaires d’essais cliniques randomisés sur le rôle de l’aspirine dans la prévention des maladies cardiovasculaires ont révélé également son effet bénéfique potentiel vis-à-vis de la survenue  de cancers et, notamment, de cancers colorectaux (CCR). À leur suite, diverses analyses prospectives ont été menées, dont laCancer Prevention Study II, qui a démontré que la prise régulière d’aspirine était associée à une baisse de l’incidence des maladies néoplasiques, baisse significative chez l’homme (risque relatif, RR, à 0,84 pour un intervalle de confiance, IC, à 95 % compris entre 0,76 et 0,93) et se situant à 0,86 (IC : 0,73- 1,03) chez la femme. En 2007, l’US Prevention Services Task Force (USPSTF) ne recommandait pas la prise préventive d’aspirine pour le CCR. En 2015, elle a modifié ses recommandations, reconnaissant  de fait la protection conférée par l’aspirine vis-à-vis des CCR dans des populations classées non à haut risque. L’USPSTF, tout comme des experts UK, insistait toutefois sur la nécessité d’études complémentaires afin de définir les cancers ciblés, les posologies et la durée des prises d’aspirine, l’impact de nombre de co facteurs et aussi celui du dépistage du CCR.

Exploitation des données de la Nurses’Health Study et de la Health Professionnals Follow-up Study

De façon à apporter des réponses à ces questions fondamentales, il a été analysé l’association entre prise d’aspirine et maladies néoplasiques auprès de 135 965 femmes et hommes, enrôlés dans 2 cohortes propespectives US, avec suivi prolongé ayant pu atteindre 32 ans. L’une était la Nurses’Health Study (NHS), qui a inclus 121 700 infirmières US, âgées de 30 à 55 ans en 1976 et l’autre, la Health Professionnals Follow-up Study (HPFS), comprenant 51 229 professionnels masculins de santé, âgés de 40 à 75 ans, suivis depuis 1986, jusqu’au 31 janvier 2010 (31 janvier 2012 pour la NHS). Les données globales des 2 cohortes réunies ont été analysées entre Septembre 2014 et décembre 2015. Dans un premier temps, les renseignements recherchés n’ont porté que sur la prise éventuelle d’aspirine plus de deux fois par semaine, puis ont été évalués, de façon plus précise, à la fois le nombre de doses standard (325 mg par comprimé) hebdomadaires et la prise d’aspirine de type pédiatrique (81 mg/sachet) ou faiblement dosée. Les indications majeures du traitement au long cours étaient la présence de céphalées, d’arthrites, de douleurs musculo-squelettiques ou la prévention des maladies cardiovasculaires. L’analyse a porté, non seulement sur l’association potentielle entre prise d’aspirine au long cours et survenue de cancers digestifs, avant tout CCR, mais aussi avec d’autres tumeurs malignes : sein, poumon, prostate à un stade avancé, hormis les cancers cutanés (non mélanomes). Etaient exclus de l’étude les patients qui, dès l’inclusion, étaient porteurs d’un cancer tout comme ceux qui avaient signalé des apports alimentaires peu conformes avec la réalité. Parmi les calculs effectués en fonction de la posologie, de la durée des prises et du type de cancer, les auteurs ont précisé le risque relatif (RR), le risque attribuable pour une population donnée (PAR) et l’impact représenté par un dépistage avec endoscopie basse concomitant chez les participants de plus de 50 ans.

Le bénéfice se manifeste avec la prise d’un seul demi comprimé par semaine…au bout de 5 ans

Il a été rapporté 20 414 cancers parmi les 88 084 participantes de la NHS et 7 571 chez les 47 881 hommes de la HPFS, la durée totale de suivi s’établissant à 3 245 734 personnes- années. Dans l’ensemble, les utilisateurs réguliers d’aspirine (plus de 2 prises par semaine) étaient plus souvent diabétiques de type 2, recourraient plus fréquemment aux poly vitamines et aux anti-inflammatoires non stéroïdiens, avaient eu plus d’endoscopies digestives basses et consommaient plus d’alcool. Les femmes ménopausées prenaient plus souvent un traitement hormonal contre la ménopause. Comparativement à une non utilisation, la prise continue d’aspirine a été associée à une diminution du risque global des cancers (RR = 0,97; IC: 0,94- 0,99), portant plus sur les cancers digestifs (RR = 0,85 ; IC : 0,80- 0,91) et plus particuliérement sur les CCR (RR = 0,81 ; IC : 0,75- 0,88), ceci dans les 2 sexes. Aucune association n’a été établie avec les cancers extra digestifs (RR= 0,99; CI: 0,97- 1,02).

Le bénéfice apparent de l’aspirine se manifeste dès la prise de 0,5 à 1,5 doses standard par semaine ou de son équivalent journalier en cas de consommation quotidienne à faible posologie. Pour le CCR, le RR multi variable est calculé à 0,86 (IC : 0,76- 0,90) quand la prise est de 0,5 à 1,5 comprimé (en dose standard) par semaine, à 0,84 (IC : 0,75- 0,93) pour une prise de 2 à 5 doses, à 0,76 (IC : 0,68- 0,85) quand la consommation est de 6 à 14 comprimés et enfin de 0,61 (IC : 0,49- 0,89) pour au moins 15 comprimés ingérées tous les 7 jours (p < 0,001). Point essentiel, aucune réduction du risque n’est observée durant les 5 premières années de la prise d’aspirine. Au-delà de 5 ans, la réduction du risque est progressive et significative (p< 0,001). Une analyse combinée portant à la fois sur les posologies et la durée de consommation suggère que le bénéfice sur la prévention des cancers digestifs est patent pour une prise de 0,5 à 1,5 doses standard hebdomadaires pendant plus de 10 ans. Ce bénéfice a été retrouvé dans les 2 sexes. Il n’était fonction ni de l’âge, ni d’une histoire familiale de cancer, ni de la présence d’un diabète, ni de facteurs de risque cardiaque, de l’indice de masse corporelle, d’un tabagisme ou encore de la prise d’anti-inflammatoires non stéroïdiens . Ce bénéfice n’est pas non plus modifié par la pratique d'endoscopie digestive de dépistage. Le PAR, pour l’ensemble des cancers, est de 1,8 % mais s’éleve à 8,0 % pour les cancers digestifs et culmine à 10,8 % pour les CCR. Chez les individus de plus de 50 ans, la prise régulière d’aspirine aurait pu ainsi prévenir 33 CCR pour 100 000 personnes- années (soit un PAR à 17 %) en l’absence d’endoscopie digestive basse et 18 CCR (PAR à 8,5 %) en cas de dépistage.

Une réduction modeste mais significative pour les cancers colorectaux

Ainsi, l’analyse de ces 2 vastes cohortes prospectives confirme-t-elle que la prise régulière d’aspirine est associée à une baisse modeste, de l’ordre de 3 % de survenue de l’ensemble des cancers, plus notable, de 15 % pour les tumeurs digestives et surtout de 19 % pour les CCR. Cette réduction peut paraître faible en première analyse mais, en 2015, la consommation au long cours d’aspirine d’au moins 0,5 à 1,5 dose standard par semaine aurait pu ainsi éviter 29 800 tumeurs digestives en un an, tumeurs responsables de 25 % de la mortalité globale liée aux cancers. Ces chiffres sont d’autant plus importants que le dépistage des CCR est loin d’être optimal aux USA, comme dans d’autres pays. Ils se rapprochent de ceux observés en seconde analyse dans les essais antérieurs ayant porté sur la prévention par aspirine des maladies cardiovasculaires. L’action préventive pourrait passer par des mécanismes divers : inhibition de la progression tumorale et des métastases via un effet anti plaquettaire mais aussi action sur la tumorogénèse via la modulation de la cyclo oxygénase 2 et donc de la production de prostaglandine E2.

Les points forts de ce travail résident en l’inclusion d’une population vaste, bien définie, suivie pendant de nombreuses années, avec des modes d’utilisation différents de l’aspirine. Ils tiennent aussi à la prise en compte de nombreux facteurs confondants potentiels ayant permis l’analyse de sous groupes variés. A l’inverse, il s’est agi d’une étude observationnelle, n’ayant pas la force d’un essai randomisé et elle a concerné, en grande majorité, une population de blanche.

En conclusion, la prise régulière d’aspirine est associée à une réduction modeste mais significative du risque de survenue d’un cancer, notamment de la sphère digestive et plus particulièrement d’un CCR. Des travaux complémentaires restent indispensables pour en apprécier le rapport coût/efficacité, mieux quantifier les risques et identifier des bio marqueurs pouvant aider à cibler les individus les plus aptes à bénéficier d’un tel traitement préventif.

Dr Pierre Margent

RÉFÉRENCE
Yin Cao. Population- Wide Impact of Long Term Use of Aspirin and the Risk for Cancer. JAMA Oncol., 2016; publication avancée en ligne le 3 mars. doi:10.1001/jamaoncol.2015.6396

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Published by ROYAL MONACO - dans MEDECINE
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